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L’Estellou

à Vielle-Adour

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Nous allons vous parler d'un monument aujourd'hui disparu (détruit en 1868) qu'on appelait Estellou (ou encore Estelou, Estalou) et qui devait ressembler à peu près à ça au moment de sa destruction :

Sur les cartes détaillées, on trouve un lieu-dit Estellou sur le territoire de Vielle-Adour, situé sur la route qui va de Tarbes à Bagnères-de-Bigorre :

On a détruit le monument situé à cet endroit pour construire la voie ferrée Tarbes-Bagnères en 1868 (et qui a cessé de fonctionner en 1970).

Plusieurs hypothèses pour l'Estellou : colonne milliaire (placée de mille en mille pas) sur les voies romaines, pile funéraire, borne de délimitation, repère… L'Estellou était situé sur la voie romaine Toulouse-Dax qui passait dans les Hautes-Pyrénées par Capvern, Orignac, Vielle-Adour, Montgaillard, Loucrup, Layrisse, Miramont, Adé (près de Lourdes)… Ce monument revêt donc une importance considérable pour tous ceux qui s'intéressent à l'histoire. Il devait ressembler à l'origine aux deux illustrations ci-contre, mais s'il mesurait 9 m. de hauteur en 1823, il ne mesurait plus que 6 m. en 1842 et seulement 2m.50 en 1856 !

La Pile funéraire de Valcabrère, près de Saint-Bertrand-de-Comminges, en limite avec les Hautes-Pyrénées.

A notre avis, l’Estellou était plutôt une pile funéraire du même type que celles qu’on trouve aujourd’hui encore dans notre région Midi-Pyrénées : Valcabrère, Montréjeau, Beauchalot, Labarthe-Rivière dans la Haute-Garonne ou encore Biran, Mirande, Saint-Lary dans le Gers.

en savoir plus sur les piles funéraires.

Quelques descriptions ont été faites sur ce monument avant sa destruction, voici une des plus anciennes (1818) dans le Guide du voyageur à Bagnères-de-Bigorre :
« Avant d'arriver à la côte de Montgaillard, on aperçoit sur la gauche (en venant de Tarbes) un autre village qu'on nomme Vielle, et sur un plan plus rapproché, les ruines d'un temple antique. Le lierre rampant sert de parure à sa vieillesse. On croit que ce temple était dédié à Diane. Le propriétaire du champ dans lequel ce vieux débris gît encore, semble conserver quelque vénération pour ces tronçons de colonnes qui ont traversé tant de siècles. Il y avait jadis une inscription ; le maître du champ l'enleva pour y substituer l'image de St-Michel ; depuis lors, ce monceau de pierres est appelé l'Estellou de san Miqueou. »

La description la plus précise, nous la trouvons dans la Notice sur quelques monuments de Bigorre par Charles des Moulins en 1842 :
« L'ESTELOU ou L'ESTALOU, commune de Vielle, dans la plaine de l'Adour (rive droite), entre Vielle et Antist, à peu près vis-à-vis His, à 9 kilomètres N. N.-O. de Bagnères, visité avec M. Philippe.
Cet obélisque romain, complètement isolé au milieu des champs, est dans un état de dégradation très avancé ; il importerait de le préserver d'une destruction complète. On voit par la courte description que M. Davezac en a donnée en 1823 (T.1. p.49), qu'il avait encore, vers cette époque, 30 pieds de haut (ndw : environ 9 mètres), et qu'à 20 pieds de terre environ (ndw : 6 mètres), était une niche qui jadis contenait sans doute le Mercurius viacus. A cette idole succéda, suivant M. Joudou (Guide du voyageur aux Pyrénées), une statue de St-Michel, d'où le monument prit le nom d'Estelou de san Miqueü. Aujourd'hui, il n'a plus que six mètres de haut, et par conséquent la niche a complètement disparu. L'Estelou est un massif de maçonnerie dont la construction régulière fait juger qu'il était carré, sur trois mètres de côté ; sa face orientale est intacte dans toute sa largeur ; la face occidentale n'existe plus ; les faces N. et S. n'ont plus que 2 mètres de large ; toute la partie manquante a été enlevée et employée dans les constructions. Le noyau du monument est formé de très-petits moellons de calcaire crayeux dur de la carrière d'Antist, avec un revêtement complet de la même pierre taillée en petit appareil allongé, de dix centimètres de haut sur 15 à 25 centim. de long. Les pierres de l'appareil, de même que le moellon, sont très-peu étroitement jointes, mais le ciment très-abondant qui les empâte (chaux, sable et un peu de gravier noir) est d'une extrême dureté. Les lignes horizontales de l'appareil sont très-régulières ; les verticales le sont beaucoup moins, à cause de la différence de longueur dans les pierres. Le monument est bien visible de la grande route de Bagnères à Tarbes. M. Philippe en a rencontré un, absolument semblable pour la construction et l'appareil, en face de Navarrenx, dans la plaine, sur la route d'Oloron à Orthez (Basses-Pyrénées).
M. Davezac (T.2. p.287) pense que la voie romaine sur laquelle l'Estelou était placé est celle qui, d'après l'itinéraire d'Antonin, conduisait de Dax à Toulouse en passant par Lescar, St. Bertrand de Comminges, etc., et que les restes de chaussée qu'on trouve près de Tournay et dans la lande de Capvern, sur une route appelée aujourd'hui Césarée, lui appartiennent. Il présume encore que cette voie romaine était celle qui, d'après la tradition, passait à 4 kilom. au N. de Lourde, auprès d'une métairie nommée Strata qu'on prétend occuper la place d'une ville (villa?) antique. Aucune trace visible de chaussée n'avoisine, il est vrai, l'Estelou ; mais il est plus que probable que le sol de la vallée de l'Adour est soumis à un exhaussement progressif, comme tous les bassins et vallées dont la pente est presqu'insensible, exhaussement dont le rétrécissement progressif, jusqu'à un certain point du cours d'eau qui les traverse, est le résultat. Les fouilles faites en 1823, pour la construction du grand établissement thermal de Bagnères, ont mis à découvert de nombreux restes d'antiquités de divers siècles ; et j'ai vu, cette année à Bagnères, que lorsqu'on veut établir des jardins à l'entrée de la ville, il faut défoncer le terrain pour en extraire la couche d'énormes cailloux roulés de l'ancien lit de l'Adour, qui, recouverts d'un pied de terre environ, forment le sol des magnifiques prairies de la vallée ; c'est donc avec beaucoup de raison, ce me semble, que M. Davezac conseille des fouilles pour retrouver, autour de l'Estelou, des restes de la chaussée romaine. »

Ce monument servait également de station aux gens de la vallée d'Azun, comme le précise toujours M. des Moulins en 1842 :
« Les souvenirs de la grandeur romaine ne sont pas les seuls qui se rattachent à l'humble construction dont je viens de décrire les restes. Un illustre pontife, issu de maisons souveraines, plus illustre encore par l'éclat de ses vertus et de ses miracles, un homme apostolique que la voix de deux papes a proclamé bienheureux et saint, Bertrand de l'Isle, évêque de Comminges, doit être nommé dans l'histoire de ce petit monceau de pierres. La tradition des campagnes voisines de l'Estelou prétend que ce monument servait de station aux gens de la vallée d'Azun, lorsqu'ils allaient porter leur hommage au chapitre de St.-Bertrand de Comminges. Tel fut le seul et laconique document que M. Carrère put joindre à l'obligeance qu'il avait eue de nous mettre sur la trace de l'obélisque romain. Mais comment savoir en vertu de quelle circonstance les gens d'Azun, vassaux du vicomte de Lavedan, le premier et le plus puissant des barons, ou comme on les a nommés, des pairs de Bigorre, avaient un hommage à rendre au chapitre de la cathédrale de Comminges? Sans doute je l'aurais ignoré, si M. Jalon ne m'avait mis à même de consulter un petit livre devenu rare ("Relation de la translation d'une relique de st. Bertrand de Comminges", par Jean Lastrade), où j'ai recueilli les faits suivants : Le saint évêque avait été prêcher une mission dans la vallée d'Azun, pour exhorter les habitants à réparer le dommage qu'ils avaient causé par le pillage d'une contrée voisine. loin d'obtenir la réparation de leurs torts, ses prédications attirèrent les critiques, et les coupables en vinrent à le traiter ignominieusement. Le saint, ne pouvant laisser impunies les insultes faites au caractère sacré dont il était revêtu, et usant du droit que lui conférait sa dignité de nonce apostolique, jeta l'interdit sur la vallée. Dès ce moment, le ciel devint d'airain, et la terre de fer ; les animaux ne produisirent aucun fruit pendant cinq ans ; rien ne prospéra sur la terre. Les malheureux habitants, reconnaissant enfin leur faute, furent se jeter aux pieds du saint, qui apaisa la colère de Dieu par ses prières, et remit leur pays dans son premier état. "De là est venu le tribut qu'ils se sont imposés eux-mêmes par reconnaissance en forme de voeu, de donner au chapitre régulièrement chaque année tout le burre (beurre) qu'on fait dans la vallée d'Azun pendant la semaine de l'octave de l'Ascension. On y envoie des députez pour le recevoir à l'offrande le jour de la Pentecôte ; et ils sont si exacts, que si on manquait d'y envoyer, ils sommeraient d'avoir à observer l'usage, dans la crainte où ils sont d'encourir les disgrâces du saint, ou de s'attirer du ciel quelqu'autre semblable malheur !
Voilà donc la tradition confirmée par le fait et par le but du voyage ; seulement les voyageurs sont les députés de Comminges et non ceux d'Azun. »  - Charles des Moulins - 1842

Un des derniers témoignages sur l'Estellou de Vielle nous vient de Mathieu Cénac-Moncaut dans Voyage archéologique et historique dans l'ancien comté de Bigorre en 1856 :
« Nous citerons encore la pile évidemment gallo-romaine de Vielle, connue sous le nom det Estélou (l'étoile) située non loin de Montgaillard, sur la rive droite de l'Adour et à laquelle nous allons consacrer quelques lignes de description. Ce petit monument de la famille de ceux que l'on découvre en assez grand nombre entre Martres Tolosanes, St-Bertrand de Comminges, et quelques points du département du Gers, ne présente plus qu'un cube de 3m50 sur chaque face ; il est formé d'une maçonnerie pleine, recouverte à l'extérieur d'un revêtement de petit appareil romain. Quoique cette construction n'ait pas aujourd'hui plus de 2m50 d'élévation, il nous est facile, en la comparant aux monuments de la même classe, dont nous venons de parler, de comprendre qu'elle se terminait en pyramide quadrangulaire, à la hauteur de 5 à 6 mètres ; elle devait aussi présenter, à l'est, une niche plein cintre, occupée par la statue de grandeur naturelle d'une divinité.
Quelques archéologues ont bien prétendu que ces piles, qui sont assez souvent au nombre de deux, marquaient sur les voies romaines les « mutationes » ou les jonctions de routes ; mais rien n'établit qu'elles fussent placés sur les lignes stratégiques, et comme on connait parfaitement la forme des pierres milliaires chargées d'indiquer les distances, on ne peut les confondre avec ces jalons permanents. Nous ne devons y voir par conséquent que des édifices religieux consacrés aux divinités dont ils renferment les statues. Il est même permis de croire que ces innombrables piliers à niche que le moyen âge éleva sur les routes à l'entrée des villages, tirèrent leur origine de ces piles gallo-romaines. »

De nombreux autres vestiges romains ont été retrouvés à Vielle-Adour :
« Des articles de journaux rapportent qu'en 1912, M. Fourcade mettait au jour dans sa propriété des vestiges aujourd'hui disparus, mais récemment identifiés à un site d'époque gallo-romaine, probablement une villa (présence de mortier rose et de tuiles à rebords). Une substruction de maçonnerie (côté 2m), doublée intérieurement d'une banquette de béton rose et comblée par des rangées de galets supportant un sol postérieur, évoque des trouvailles similaires effectuées à Pouzac. Une sépulture orientée, placée sur une rangée de tuiles, reposait en partie sur la substruction d'un mur (tombe en bâtière typique de l'époque gallo-romaine ?). Quatre squelettes orientés nord-sud étaient alignés sur la bordure septentrionale de la fondation d'un mur (cimetière du Moyen Age ?). Si le lieu exact des découvertes n'a pas été précisé par les textes de 1912, la localisation des vestiges a été rapportée, grâce à l'étude des matrices cadastrales et du plan ancien, à deux quartiers situés à l'est du village, le Pé de la Coste ou le parsan dénommé Village dans sa partie orientale.» -
H.-P. - Carte archéologique de la Gaule

Enfin, sachez que dans la nuit du 7 au 8 mars 1944, des parachutages ont eu lieu vers cet endroit de l'Estellou de Vielle (au terrain n°77 d'Antist-Montgaillard, lieu-dit « le Buala »). 15 containers, réceptionnés par Pierre Charlet et transportés par camions de la Stur de Bagnères, cachés à Campan, étaient destinés au groupe « Bernard » qui assurait la sécurité du terrain. Ces parachutages approvisionnaient les maquis en armes, munitions, explosifs et postes de radio. Ce lieu faisait partie des terrains codés, inventoriés et reconnus par des agents venus de Londres.

« Bernard » alias Maurice Bénézech raconte ce parachutage : « Notre premier parachutage fut, je crois bien, la plus grande joie de notre vie de Résistants ; la plus forte émotion, également, puisque nous avions là, la preuve évidente que nous étions pris au sérieux ; que l'on nous connaissait et que l'on voulait nous aider... »

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Grande surprise en 2013. Le Musée Salies de Bagnères-de-Bigorre organise une exposition temporaire consacrée au pyrénéiste (et dessinateur) Emilien Frossard. Et alors que nous pensions qu’aucune image de l’Estellou n’existait, nous découvrons notre monument, dessiné vers 1830-1840, sous l’intitulé « Esteou de St.Miquéou ».